Sur France Inter : René Goscinny aurait eu 100 ans, pourquoi nous parle-t-il encore autant ?

Un magnifique hommage à René Goscinny sur France Inter, signé par la journaliste Anne Douhaire-Kerdoncuff, à l’occasion du centenaire de sa naissance.
Un siècle après sa naissance, son humour, son talent et ses personnages continuent de nous faire rire et de traverser les générations.
À lire ou à écouter absolument !

Mardi 28 juillet 2026 , par Anne Douhaire-Kerdoncuff

René Goscinny aurait eu 100 ans, pourquoi nous parle-t-il encore autant ?

L’auteur de bande dessinée à l’origine d’Astérix et Obélix, d’Iznogoud, du Petit Nicolas ou d’Oumpah-Pah, a aussi écrit des scénarios de Lucky Luke… Des œuvres qui séduisent encore les lecteurs d’aujourd’hui.
Par Anne Douhaire-Kerdoncuff • Mardi 28 juillet 2026
Scénariste de BD, rédacteur en chef de Pilote, René Goscinny reste une figure majeure de la pop culture française. Ses BD continuent de se lire. Pourquoi des textes écrits pour beaucoup dans les années 1950 et 1960 fonctionnent-ils encore en 2026 ? Quels sont les secrets de fabrication de cet auteur né le 14 août 1926 ?

Un talent qui traverse le temps

Pour l’auteur de bande dessinée Emmanuel Guibert (Le Photographe, les Guerres d’Alan, Ariol…), la postérité de l’œuvre de Goscinny est une question de génie littéraire pur : « Quand quelqu’un a ce talent-là, son travail passe l’épreuve du temps parce que c’est intouchable, c’est jouissif, ça enchante, ça exalte et ça fait se bidonner ». Il compare cette permanence à celle d’autres grands noms de l’humour littéraire, comme Molière ou Aristophane : « Quand c’est drôle, on est heureux de continuer à côtoyer ces gens. » Autre preuve de la longévité de René Goscinny, chaque génération redécouvre ses œuvres avec de nouveaux yeux : « On lit un Astérix à 8 ans et on rit de certaines choses. À 16 ans, on découvre ce qu’on n’avait pas vu », résume la chroniqueuse Guillemette Odicino dans l’émission Grand bien vous fasse. L’académicien Pascal Ory, auteur de René Goscinny, La liberté d’en rire, évoque, lui, l’universel des cours d’école ou des relations parents-enfants qui permettent de lire encore aujourd’hui Le Petit Nicolas, « une incroyable œuvre de littérature jeunesse qui parle aussi aux adultes »
Mort à seulement 51 ans en 1977, Goscinny laisse une œuvre dont la puissance tient en une phrase de la romancière Éliette Abécassis : « Derrière la plume tendre et hilarante de Goscinny, il y a l’esprit de subversion et d’utopie, l’esprit du génie et du créateur, sans qui le monde n’est pas tout à fait le même. » Pour José-Louis Bocquet qui publie une nouvelle édition de Goscinny et nous (éd. la Sirène), la réussite d’Astérix ne doit rien au hasard. Elle repose d’abord sur un terreau culturel profondément ancré : « Je pense que c’est d’avoir d’abord travaillé sur une mythologie inconsciente des Français et des Européens au sens large, celle du Gaulois. »
Mais René Goscinny a surtout innové en refusant de s’adresser uniquement aux plus jeunes lecteurs. Selon José-Louis Bocquet, le co-créateur d’Astérix a compris que « les jeunes lecteurs de bandes dessinées de la décennie précédente pouvaient devenir les lecteurs adultes de BD », et a développé « cette écriture à double niveau : une critique humoristique et sociale de son temps, tout en faisant de bons gags pour faire rire les enfants ». C’est cette double lecture, estime-t-il, qui permet à Astérix de « transcender les générations et finalement, le temps ». Si l’œuvre de Goscinny perdure, c’est pour Pascal Ory aussi parce qu’il l’a faite « passer au stade audiovisuel dès 1967 ». Une postérité cinématographique qui dure jusqu’à aujourd’hui avec des films d’Alain Chabat (Mission Cléopâtre, Le Combat des chefs) ou Le Royaume de Nubie de Guillaume Canet à venir en décembre 2026.

Le secret d’un humour qui ne vieillit pas

En 2018, au mur de l’exposition qui lui était consacrée au Musée d’Art et d’Histoire du judaïsme, on pouvait lire cette citation de Goscinny : « J’ai toujours voulu faire de l’humour. […] C’est glandulaire. À l’âge où les enfants veulent être aviateurs ou pompiers, moi, je voulais faire rire. Quand j’étais petit, je voulais faire le guignol au double sens du terme. C’était un boulot de tous les instants. » Lui, qui considérait l’humour comme une véritable cure de jouvence, se définissait d’ailleurs comme une turbine à gags. Ce que confirme Emmanuel Guibert, pour qui le talent comique de Goscinny relevait avant tout d’une disposition naturelle. « L’humour, c’est une chimie. C’est dans l’ADN. C’est inné ». Il ajoute : « Vous voyez une photo de lui, nourrisson, il était déjà en train de se payer votre tête. ». Pascal Ory pense même que René Goscinny « s’est sauvé par l’humour. Et il a gardé de son envie de faire rire le sens de la formule. Tous les auteurs d’Homère à Flaubert font référence à leur époque, mais dans Astérix, ce n’est pas structurel, donc ça ne se démode pas ». Pour l’autrice Catel, qui publie le deuxième tome du Roman des Goscinny (éd. Grasset), si l’humour du génial scénariste traverse le temps, c’est parce qu’il ne s’attaquait jamais aux populations, mais toujours aux clichés qu’on leur accole, explique-t-elle dans l’émission Grand bien vous fasse, un peu à la manière des Lettres persanes de Montesquieu : regarder le monde depuis un point de vue décalé pour mieux en révéler les absurdités.
Si certaines références, comme le fameux gag psychédélique du Combat des chefs, clin d’œil au LSD et au flower power des années 1960, ou les apparitions d’Annie Cordy, Guy Lux ou Pierre Tchernia ont perdu leur sens comique pour le lecteur d’aujourd’hui, elles ne nuisent pas à l’efficacité comique de la BD. On rit encore en 2026 des BD d’Astérix et Obélix ou des aventures du Petit Nicolas. Interrogé sur la mécanique de cet humour intemporel, José-Louis Bocquet évoque un véritable savoir-faire, forgé entre autres au contact de la culture américaine. « Il a une mécanique du gag, plutôt inspirée du travail de ses amis américains dans les années 1950, c’est-à-dire la parodie, la dérision, l’autodérision des personnages. » Une approche selon lui inédite dans la bande dessinée française de l’époque, et que certains spécialistes qualifient d’« humour juif » : « Cette capacité de se moquer de soi-même. C’est universel et intemporel. » Quant à la mécanique même de cet humour, elle tenait selon Emmanuel Guibert à une exigence absolue. « Goscinny ne lâchait pas une case avant d’avoir fait le tour de tous les gags possibles ». Il précise aussi que le co-créateur d’Astérix ne retenait que « les gags les meilleurs et les mieux affûtés pour atteindre leur cible ». Le parcours personnel de Goscinny, né à Paris, élevé en Argentine puis formé à New York avant de collaborer avec des auteurs belges, a probablement façonné cette vision universaliste. José-Louis Bocquet y voit la source du fameux ressort narratif d’Astérix : « Quel que soit le camp dans lequel on peut se trouver, on a toujours de l’empathie pour ceux qui résistent à l’occupant. ».
 

Goscinny, « un membre de la famille » qui a montré le chemin

Même s’il en a rêvé, Emmanuel Guibert n’a jamais côtoyé René Goscinny physiquement, mais l’auteur a grandi entouré de son œuvre – sur sa table de nuit, sur ses étagères, jusque dans sa chambre d’enfant. Une présence si constante qu’elle a fini par prendre la place d’un véritable parent. « Je l’aime comme un père. Je le vénère comme un père. Je pense à lui comme à un père », confie Emmanuel Guibert, auteur de bande dessinée. Comme beaucoup d’autres auteurs, c’est à lui qu’il attribue le déclic de sa vocation : « C’est quand même celui qui m’a appris le 9ᵉ art et qui m’a montré le chemin », raconte-t-il, avant de citer René Goscinny lui-même qui disait : « Quand j’ai su que le métier de scénariste était à la portée du premier imbécile venu, j’ai su que j’avais trouvé ma voie. » Une dette qu’il résume en une formule : « Cet homme, c’était une étincelle vivante. Il a été l’étincelle aussi de mon métier. »
Pour Pascal Ory, le directeur de Pilote a vraiment fait tomber les murs de la BD et donné ses lettres de noblesse au 9e art. Au-delà, c’est toute la bande dessinée contemporaine que Goscinny aurait durablement marquée. Pour José-Louis Bocquet : « Il a inventé le fait de raconter des histoires différemment. Il a introduit l’autodérision, la parodie, et le pastiche. » Une influence qui irrigue, selon lui, des générations entières de dessinateurs et scénaristes : « Sans lui, pas de Gotlib, pas de Tardi, pas de Bilal, pas de Druillet, pas de Bretécher. » Plus près de nous, Pascal Ory voit le descendant de René Goscinny en Jul (Silex and the city, 50 nuances de Grecs, Lucky Luke, Picsou et les bit-coincoins…) « Une fontaine d’imagination qui manie le comique et le satirique comme personne. ». La nouvelle édition de l’ouvrage Goscinny et nous compte dix entretiens supplémentaires par rapport à la version originale, avec notamment Jean-Pierre Dionnet et Jean-Luc Fromental, deux figures qui ont fait leurs débuts sous la direction de Goscinny à Pilote avant de fonder Métal Hurlant. Pour José-Louis Bocquet, ce sont précisément eux les véritables héritiers du maître, moins par le dessin que par la fonction. Tous deux sont devenus à leur tour scénaristes et rédacteurs en chef, et ont perpétué une bande dessinée capable de « véhiculer, pas seulement des gros gags, mais aussi une vision du monde ».

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